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Conférence-débat avec l’historien Marc Vuilleumier, le 13 mai 2011 au café Gavroche.

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La Commune de Paris

L’avenir d’une révolution

Qu’est-ce que la Commune de Paris ? Une révolution populaire qui embrase la capitale pendant soixante-douze jours, du 18 mars au 28 mai 1871, plus de six mois après la défaite française face à la Prusse, sanctionnée par la chute du Second empire et le rétablissement de la République. Assiégée pendant cent trente huit jours, Paris est encore défendue par 150 000 soldats et 300 000 Gardes nationaux, si bien que le Comité central des vingt arrondissements, qui fédère les comités de vigilance populaires, s’insurge contre l’armistice signé par le gouvernement provisoire, le 28 janvier 1871.

Sus à l’envahisseur et à la monarchie.

Le 8 février, l’assemblée nationale élue opte pour la paix à n’importe quel prix. Elle tient sa première session le 14 février, sous la houlette d’une majorité favorable à la monarchie qui confie la tête de l’exécutif à Adolphe Thiers. Le 1er mars, la paix est conclue à des conditions humiliantes : perte de l’Alsace et du Nord de la Lorraine, indemnités de 5 milliards de francs. La solde des Gardes nationaux est supprimée, les débiteurs défaillants sont saisis et le parlement s’établit à Versailles.

A Paris, la colère gronde : le peuple se prononce pour la résistance et la défense de la République. Ses deux millions d’habitants et ses 500 000 ouvriers disposent de 180 000 Gardes nationaux armés, organisés en Fédération avec un Comité central, dessinant les contours d’un contre-pouvoir dans les arrondissements populaires, rejoint par les comités de vigilance et les éléments les plus avancés du peuple, affiliés notamment à la 1ère Internationale.

C’est le moment choisi par Versailles pour tenter un coup de main sur Montmartre, le 18 mars, pour reprendre les canons de la Garde nationale. Mais l’opération échoue, Paris se hérisse de barricades, les soldats fraternisent avec la foule, tandis que deux généraux sont arrêtés et exécutés sommairement par des combattants excédés. Une semaine plus tard, le XVIIIe arrondissement donne 88% de ses suffrages au révolutionnaire Blanqui, contre 4% à son ancien maire Clemenceau. La révolution a éclaté en réponse à une tentative de coup de force. Le même jour, Thiers, le gouvernement et l’armée – l’Etat, « cet avorton surnaturel de la société » (Marx) – ont quitté Paris à la hâte.

Démocratie directe.

Le Comité central de la Garde nationale se trouve maître de la capitale et prend des mesures d’urgence : libération des prisonniers politiques, défense des fortifications et suspension des évacuations de locataires et des saisies pour dette. Il convoque des élections pour le 26 mars, auxquelles les arrondissements populaires participent, tandis que les beaux quartiers s’abstiennent. Sur 229 000 suffrages, plus de 80% appuient la Commune, qui est proclamée le 28 mars, devant l’Hôtel de Ville, par une foule énorme brandissant autant de drapeaux rouges que de drapeaux tricolores.

Ses partisans sont ouvriers, employés, journalistes, petits patrons, mais aussi instituteurs, médecins, avocats et artistes : des républicains « aux cent têtes et aux mille écoles » (Michelet), jacobins, proudhoniens, blanquistes et socialistes. Ils s’inspirent de la Commune révolutionnaire d’août 1792, même s’ils inventent un nouveau mode de gouverner. Ils préconisent une France et une Europe communales et fédéralisées. L’égalité est pour eux inséparable de la liberté : « Il faut raccourcir les géants et rendre les petits plus grands : tous à la même hauteur », disait déjà La Carmagnole (1792). Ancrée dans le passé des luttes d’émancipation, la Commune regarde vers l’avenir : Pottier écrira les couplets de l’Internationale en juin 1871.

Elle se dote d’un pouvoir collégial de dix commissions – militaire, relations extérieures, sûreté générale, justice, finances, enseignement, subsistances, services publics et travail – coordonnées par une commission exécutive. La démocratie directe est exigée par tous : le législatif et l’exécutif sont confondus ; les salaires des fonctionnaires plafonnés ; le cumul des fonctions est interdit et la révocabilité instaurée ; les délibérations sont longues, les décisions difficiles et leur mise en application ardue. Du 1er au 21 mai, la nomination d’un Comité de salut public au nom de l’efficacité suscite des dissensions.

Utopie en actes.

L’ouvrier bijoutier Léo Frankel, membre de la 1ère Internationale, obtient la suppression du travail de nuit des boulangers et la création de bureaux municipaux de placement pour court-circuiter les intermédiaires. Il veut développer les associations ouvrières en leur confiant des ateliers abandonnés. Pour les financer, il envisage de transformer le mont-de-piété en banque de crédit et d’échange communale. Au cœur du monde du travail, les sections de l’Internationale revivent, mais ce sont surtout les clubs qui se multiplient, souvent logés dans des églises dont les autels sont transformés en buvettes.

L’éducation dispose de peu de moyens, mais multiplie les projets : salaire égal pour les institutrices ; formation professionnelle des filles ; déconfessionnalisation scolaire ; promotion de l’enseignement « intégral », etc. Le manieur d’outil doit pouvoir écrire des livres et l’artisan se cultiver sans cesser de produire (Edouard Vaillant). Le peintre Gustave Courbet soutient l’association démocratique des créateurs et la liberté de l’art, « dégagé de toute tutelle gouvernementale et de tous privilèges ». Avec lui, on retrouve Corot, Daumier, Manet, etc. Les affiches, les journaux et les tracts informent un public avide de débats : Le cri du peuple et Le Père Duchêne tirent à 50 000 exemplaires chacun.

Le rôle des femmes est important, non seulement comme vivandières, cantinières ou ambulancières, mais aussi pour animer des clubs. L’institutrice Louise Michel inspire le comité de vigilance des femmes de Montmartre et participe aux combats sous l’uniforme de la Garde républicaine. Nathalie Lemel et la jeune russe Elisabeth Dimitrieff organisent l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés. Mais sur le plan des droits, rien ne bouge : « Beaucoup de républicains n’ont détrônés l’Empereur et le bon Dieu que pour se mettre à leur place. La femme […] n’aura fait que changer de confesseur », ironise André Léo (de son véritable nom, Victoire Léodile Béra).

La Commune fait un usage mesuré de la violence, même si le soupçon conduit souvent à l’arbitraire. Dans les hôpitaux, les sœurs sont affublées de ceintures rouges et les crucifix cachés derrières des bouquets de lilas. Les jeux d’argent, l’ivresse et la prostitution sont réprimés au nom de la nouvelle morale citoyenne. La déchristianisation explose aux dépens d’un clergé réactionnaire : l’archevêque de Paris ainsi que trois cents prêtres sont arrêtés. Perquisitions et saisies frappent de riches bourgeois, mais la Bourse fonctionne et la Banque de France reste ouverte. Les communards ne séquestreront pas ses réserves d’or, pas même pour contraindre Versailles à négocier et réduire le nombre de victimes de la répression, ce que Marx leur reprochera.

Massacre colonial en république.

Après les succès républicains aux élections municipales, les conciliateurs tentent une dernière médiation depuis la province. Mais Thiers veut en finir avec la Commune : début avril, il dispose de cinq corps d’armée –130 000 hommes, issus surtout des campagnes et conditionnés à écraser la « canaille rouge ». Ils sont menés par des officiers monarchistes et bonapartistes qui ont appris leur métier aux colonies, et pour qui la vie de la « canaille » ne vaut pas plus cher que celle des « sauvages ». Face à eux, la révolution ne dispose guère que de 30 000 à 40 000 combattants armés (peut-être 10 000 durant la dernière semaine) et de trop peu de canonniers.

Les 2 et 3 avril, les communards tentent une sortie en masse, perdant deux de leurs meilleurs généraux. Après cela, ils se contentent de résister derrière leurs fortifications. De leur côté, les Versaillais progressent lentement : il faut ainsi attendre les 9 et 12 mai pour qu’ils prennent les forts d’Issy et de Vanves. Dès le 21 mai, Paris est bombardée et investie par le Sud-Ouest. Le 23, Charles Delescluze appelle à la « guerre révolutionnaire » dans les quartiers, dans les rues, derrière 500 à 600 barricades improvisées, servies parfois par un canon ou une mitrailleuse. C’est « la Semaine sanglante », qui s’achève le 28 mai par la chute de Belleville.

La Commune exécute une centaine d’otages et boute le feu à des édifices, ce qui lui sera violemment reproché. Elle perd 3000 à 4000 défenseurs au combat. Dans l’autre camp, « on traque, on enchaîne, on fusille » (Jean-Baptiste Clément). C’est « la curée froide » (Louise Michel), qui dresse ses « abattoirs » dans les prisons, les gares et les parcs, où quelque 20 000 victimes (peut-être plus) trouvent la mort, abattues sans jugement, parfois à la mitrailleuse (le « moulin à café » des Parisiens). On dénombre 45 000 détenus, 35 000 procès, 3000 déportations ; 6000 à 8000 communards s’exilent en Angleterre, en Belgique et en Suisse. L’histoire devient aussi un champ de bataille.

Quand tous les pauvres s’y mettront.

Dans un article du Journal de Genève du 2 novembre 1941, Charles Maurras estime que la Commune a coupé la France en deux plus profondément et de façon plus durable que les Guerres de religion, la Fronde et la Révolution. « Entre ce qu’on appelle le peuple et ce qui s’intitule la bourgeoisie, il s’était creusé un fossé […] Et ce large fossé s’était rempli de sang ! ». Pour lui, soixante-dix ans plus tard, c’est cette blessure toujours béante qui attise la lutte des classes, à laquelle il oppose les corporations pour « faire communiquer le maître et le serviteur » et muer « l’ouvrier nomade » en « propriétaire de sa profession ». L’idéologue monarchiste ultra-conservateur a raison sur le diagnostic, même s’il s’abuse et abuse le peuple sur le remède.

Cent quarante ans après la Commune, on ne compte plus les révolutions et les contre-révolutions dans un monde où la masse des pauvres a grossi dangereusement face à une poignée de nantis. Des Maurras de pacotille prônent de nouveau l’alliance du « maître » et du « serviteur », sur la base de la couleur, de la nation ou de la religion. Ne vaut-il pas la peine de remettre à l’honneur les valeurs universelles de la démocratie directe et de l’égalité défendues par tant de communards au prix de leur vie ? Comme le fredonnait Jean-Baptiste Clément, tapis dans un Paris rendu aux mouchards, aux gendarmes, aux sabre-peuple et aux curés : « Oui mais, ça branle dans le manche / Les mauvais jours finiront / Et gare à la revanche / Quand tous les pauvres s’y mettront ».

Jean Batou

Jean-Baptiste Clément, communard lui-même, aurait dédié Le temps des cerises, composé cinq ans auparavant, à l’une de ces ambulancières.

Pour la Suisse, on lira les Souvenirs de deux Communards réfugiés à Genève, 1871-1873, de Gustave Lefrançais et Arthur Arnould, présentés par Marc Vuilleumier (Editions Collège du Travail, Genève, 1987).

La fameuse Histoire de la Commune de 1871 de Prosper-Olivier Lissagaray, publiée pour la première fois en 1876, entend rétablir la vérité des vaincus sans nourrir de « fausses légendes révolutionnaires » (Paris, La Découverte et Syros, 2000).

Extrait du refrain de la chanson de Jean-Baptiste Clément, La Semaine sanglante, composée en 1871, juste après l’écrasement de la Commune.

La Commune de Paris, 140 ans après...
Par Gabriel
Publié le: 15 mai 2011
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